(Metro, 25/07/2002)
Ministre, bourse et grand écran
Il faut aujourd’hui s’inquiéter pour un ministre, se désoler pour un indice et se détendre en noir et blanc.
Nous vivons dans un pays que rien de grand ne laisse indifférent. Nous aimons nos leaders inspirés. Dominique de Villepin faut partie de ce club des grands habités. Il nous l’avait déjà montré dans un livre aux oracles ténébreux, un grand accès de fièvre qui avait beaucoup plu aux commentateurs les plus exigeants, et aux journalistes qui aiment le Quai d’Orsay. Il était question de gargouilles, de grandes cathédrales, de la grandeur d’un pays et de toutes sortes de choses à faire pour la conserver, sauf à encourir de terribles châtiments. C’était haut et c’était grand, intimidant et vaguement inquiétant. Sans vouloir manquer de respect, on se demandait à propos du ministre ce qu’on se demande ces jours-ci à la vue de certains qui grimpent le Galibier : est-ce seulement l’eau minérale ? L’inquiétude s’est accrue cette semaine. Le Monde nous le racontait, qui n’est pas un journal fantaisiste. Le ministre français des Affaires Etrangères était en déplacement dans un nombre considérable de pays africains. Et le voici qui rend hommage à Félix Houphouët-Boigny : “Les grands hommes ne meurent jamais et les grands hommes africains encore moins”. On dit que les Africains, grands ou moins grands, en sont encore très étonnés.
Usons d’un des deux grands clichés du journalisme de terrain. Ce sera la première fois, mais aussi la dernière. Nous ne citerons pas cette fois ci le chauffeur de taxi “qui m’amène de l’aéroport” (le chauffeur de taxi amène toujours le reporter “de” l’aéroport, il ne l’y ramène jamais). Nous citerons le coiffeur, efficace et discret, qui opère en été. Et qui, installant la serviette : “Ah, la bourse....”. Et face à un silence un peu perplexe : “à 3000, quand même, c’est vraiment bas...”. Que répondre ? C’est le bon sens même. C’est bien bas, effectivement. Mais comment arriver à parler de la bourse comme de la meteo ? Il y a là une habitude à prendre, puisque les Jean-Pierre Gaillard sont aussi influents que les Laurent Cabrol. Parlons donc de la bourse sur un ton badin, apprenons à en faire un objet de conversation courante. Ecoutons aussi les paysans du coin, qui sur le sujet, seront rarement plus ridicules que les experts les plus professionnels.
L’été est la saison des bonnes résolutions. Certains se mettent au sport, d’autres renoncent aux viandes en sauce. A l’heure des DVD et des chaînes thématiques, on conseillera aux cinéphiles de s’abandonner sans retenue à une pratique hygiénique, qui fera beaucoup pour leur forme de rentrée. Les reprises envahissent les écrans. Et sans aller évoquer la grande ombre de Serge Daney, une vérité simple terrasse celui qui va en salle revoir Laura ou La Poursuite Infernale, Certains l’aiment chaud ou Top Hat. C’est que le cinéma n’a pas été inventé pour la télévision, et que c’est seulement devant ce grand écran dans le noir qu’on éprouve les plus grands chocs. Enfonçons joyeusement cette porte ouverte, mais allons y voir, au cinéma, pour se rendre compte que la porte était ouverte.
La semaine prochaine, puisque les temps l’exigent, nous parlerons de la mangouste.
