Bribes

4.7.02

(Metro, 3/07/2002)
Bas les masques

L’épilogue est peut-être à la mesure d’une époque dont le sordide choisit depuis quelques années d’avancer à l’ombre des grands sentiments. Dans ces dernières heures où se négocient un peu honteusement des indemnités en millions (d’euros), des “garanties” judiciaires en cas de poursuites ultérieures et probables, et même, puisqu’on s’est bien enfoncé jusqu’au bout dans l’économie-casino, des remises de dette, certains trouveront que Jean-Marie Messier “fait une fin” décidément en tout point conforme à l’esprit des années fric. Un grand bac d’eau glacée est brutalement jeté sur les grands discours, les visions stratégiques et les postures morales : l’homme qui prétendait rêver ne rêvait donc que d’argent ?

On joue donc, ces jours-ci, bas les masques : tout n’était qu’affaire de spéculation et de stock-options ? Les scandales à répétition qui, d’Enron à Worldcom, ébranlent Wall Street et à sa suite les bourses du monde, trouvent bien là leur déclinaison française. Comme souvent en France, il a fallu qu’en plus, celui qui incarnera un jour - c’est peut être en partie injuste, mais c’est inévitable - les tares de l’époque, ait été aussi celui qui voulait donner des leçons au monde. De morale, de social, de finance et d’industrie. Nous vivons en des lieux où l’esprit de lucre ne se suffit plus à lui même, où il a besoin de se justifier, d’être toujours soutenu et masqué par une rationalisation supérieure.

Il faudra un jour revenir autant sur les erreurs, les égarements, les jongleries et peut être les folies d’un homme, que sur le pays qui resta si longtemps béat devant le montreur d’ours. On pourra alors se demander pourquoi n’ont pas joué le scepticisme, les contre-pouvoirs, la vigilance qui s’imposaient vis à vis d’un groupe aux près de 400 000 salariés. Messier est en partie le produit de notre système. Quelques leçons devraient être tirées de cet état de fait. Il n’est pas sûr que ce sera le cas.

J’ai manqué de temps, s’excuse en substance J2M (ou 4, ou 6, on a perdu le compte) dans son interview au Figaro d’hier. On peut retourner le raisonnement : dans quel état aurait-il laissé le groupe si on lui avait laissé plus de temps, si les actionnaires nord-américains n’avaient pas donné le coup de bélier final, si les lâchetés chafouines de ses administrateurs français lui avaient laissé deux ou trois mois de plus (et pourquoi pas “quinze ans”, comme il le suggéra aux analystes, dans une forme de bouffée délirante, il y a encore quelques jours) ? A l’heure où nous écrivons, il n’est toutefois pas certain qu’un autre scandale ne s’ajoutera pas à la débâcle financière constatée autour de Vivendi Universal : celui qui verrait l’homme qui a apauvri quelques millions d’actionnaires, celui-là même qui, dans son livre, jugeait immoraux les “parachutes dorés” et jurait qu’il n’en demanderait jamais, quitter benoîtement ses fonctions lesté de 12 millions d’euros. Sans vouloir heurter les âmes sensibles, on rappellera simplement que dans la seule journée d’hier, les actionnaires de Vivendi Universal ont perdu plus de 6 milliards d’euros.