Bribes

7.6.02

(Meetro, 6/06/2002)
Eminem encore

“Peu importe le nombre de poissons dans la mer, elle serait bien vide sans moi”, se vante Eminem dans l’album qui vient d’envahir les bacs, The Eminem Show. Difficile de réfuter cette affirmation frimeuse qui est d’ailleurs au parfait diapason d’un disque où le rapper blanc de Detroit peaufine sa construction en personnage - au sens de héros de bande dessinée, qu’on voit bien en figure principale d’éventuel “comics”. Et puisqu’il manie aussi sans complexe l’analogie à un autre moment de l’album, on pourra se demander si l’industrie de la musique n’est pas en train d’assister à la naissance d’une forme de nouvel Elvis, un de ceux qui, toujours pour emprunter au disque, “utilise la musique noire de manière aussi éhontée, juste pour devenir riche”. On entend la provoc, mais on entend aussi, sur cet album, ce que peut avoir de fécond, et même d’original, ce pillage esthétique qui bénéficie de l’active complicité des victimes (Dr Dre, comme avant, est toujours la figure tutélaire d’Eminem).

Les analogies avec Elvis ne s’arrêtent pas là dans cette construction d’un personnage de BD. On peut citer, aujourd’hui comme il y a quarante ans, les effets d’une musique qui incarne en partie le mal-être “petit blanc”, inquiète les parents en fascinant les ados, électrise les ligues de vertu du monde entier, déchaine les foudres des éternels défenseurs des bonnes moeurs. Il est vrai que l’expression s’est singulièrement radicalisée : dans les années cinquante et soixante, la violence atteignait son paroxysme dans les bagarres de rue. On est passé au viol et au meurtre. Mais comme toujours, dans un style où l’expression (d’une réalité) confine à l’exorcisme.

On ne serait pas surpris que la progressive caricaturisation du personnage Eminem se décline sur tous les terrains disponibles du merchandising savant. On sait qu’un film est déjà en préparation, basé sur la vie du rapper - qui a déjà exprimé, dans ses albums précédents, la violente rage que déchainent chez lui sa mère et son ancienne femme, le violent amour que lui inspire sa fille. Elvis, lui, était aussi un personnage de BD dans les bluettes bien pensantes qu’Hollywood lui fit tourner (quel cinéphile dévoué chantera enfin un jour les mérites sous-estimés de Sous le soleil bleu d’Hawaï, ou de l’Idole d’Acapulco ?). Eminem, en un mot, est déjà une “marque” qu’on ne s’étonnerait pas de voir prochainement “décliner”, comme ils disent, en dessin animé, ou même en figurine (pas forcément plus débile que celle de GI Joe), et bien sûr, si ce n’est déjà fait, en ligne de prêt à porter “streetwear”.
Une anectote en passant, et qui n’a rien à voir : Eminem est aussi celui qui pourrait contribuer à tirer Jean-Marie Messier de la mauvaise passe dans laquelle il s’est enfoncé : du succès de l’album (prévu massif, mais le marché a de ces surprises...) dépend une large part du résultat d’Universal Music cette année. Tout comme les finances d’Universal Studios dépendent de l’impact du film, où Kim Basinger interprète la mère haïe d’Eminem. Le destin de J2M est en partie liée à un chanteur dont on suppose qu’il interdit l’écoute à ses enfants - tout en visant le marché de leurs copains. L’industrie de l’ “entertainment” est parfois paradoxale.